Le temps des gitans

Réalisé par Emir Kusturica
Avec Davor Dujmovic, Bora Todorovic, Ljubica Adzovic
Yougoslavie - 1988 - 2h20
La dramatique vie de Perhan, fils naturel d'un soldat et d'une Tzigane, qui rêve d'un avenir riche et heureux. Elevé par sa grand-mère qui l'adore, il est bientôt arraché à elle et part en Italie travailler pour un trafiquant d'enfants. Il reviendra au pays mais ne réussira pas à réaliser son rêve.
"Le temps des gitans" possède tous les ingrédients nécessaires pour rentrer des ma catégories de films cultes et surtout de films mémorables pour l'histoire du cinéma.
Tout d'abord son environnement qui décrie un peuple oublié dans le cinéma, les gitans. C'est sûrement un des seuls films qui leur a été consacré et qui leur fait honneur. Durant les 2h15 de film on se retrouve transporté dans cette sorte d'épopée suivant le jeune Perhan, de son adolescence à sa vie adulte, de son ascension à sa déchéance.
Le tout commence, comme dans la plupart des films de Kusturika, par une succession de scène cocasse et humoristique vécues par un peuple pauvre mais le tout n'est jamais larmoyant, bien au contraire. Puis au bout d'une heure, la trame scénaristique change, le jeune héro devient adulte et s'affranchit à travers un voyage qui ne devait à la base n'avoir pour but que d'accompagner sa soeur se faire guérir dans un hopital italien.
Perhan est séparé de celle ci, après déjà une séparation avec sa grand mère et sa promise, et est embarqué dans une sorte de mafia gitane qui a pour but de vendre des enfants. Malgré un thème autant délicat, le réalisateur yougoslave ne tombe dans aucun des lourds clichés du cinéma rempli de scènes déchirantes. Il reste focalisé sur le parcours de ce jeune gitan avec des rêves plein la tête.
Le déroulement de l'histoire est tout simplement magnifique, rappelant les meilleurs Scorsese (ascension/déchéance) avec en plus la touche propre au cinéma de Kusturika, à savoir un rythme rapide et une musique omniprésente et indissociable au film.
Il signe ici des scènes d'une beauté inégalé: la cérémonie de la Saint Georges est tout simplement l'une des plus belles séquences cinématographiques et lourde de sens (la passage dans la vie adulte n'a jamais été aussi bien magnifié). Les apparitions de la mère du héro donne la chair de poule, c'est du grand art.
Malgré la date du film, la réalisation est parfaite, prouvant que Kusturika est certainement le digne successeur des noms du cinéma. Le meilleur exemple est certainement le plan séquence d'ouverture du film, faisant office ainsi de générique, où la caméra nous offre de magnifiques va et vient entre différents personnages. J'oserais même affirmer que c'est certainement grâce à ce genre d'ouverture que un bon nombre de réalisateurs ont appliqué ce genre de plan en introduction de films par la suite. De mémoire peu utilisaient cette technique auparavant et c'est à présent monnaie courante, faut dire que ça le fait de commencer un film par un plan séquence de plus de cinq minutes ("Snake eyes", "A history of violence"...). Ce n'est pas par hasard si le film remporta le prix de la mise en scène à Cannes en 1989.
La point fort du film est sûrement sa musique composée par un Goran Bregovic extrêmement inspiré et qui collaborera à nouveau ultérieurement avec le réalisateur sur le non moins somptueux "Arizona dreams". D'ailleurs techniquement le film possède de nombreux point commun avec l'unique film américain de Kusturika, outre la musique, la photographie est signé du même homme: Vilko Filac et surtout l'ambiance de ces deux chefs d'oeuvres est très similaire. Malgré la loufoquerie de départ, les deux films tanguent vers une fin tragique attendu.
Bref, exactement le genre de visionnage qui me donne des frissons, qui prend aux trip et qui prouve que le cinéma peut être lui aussi un véritable moyen d'expression artistique. "Une histoire d'amour" comme on aimerait en voir plus souvent...
Merci Emir.